Puisse ma main ne pas trembler maintenant que je m'apprête à ressusciter le passé et à raviver l'étrange malaise qui oppresse mon coeur.

Le phénomène s’est encore produit.

Inexorablement, comme à chaque fois, la peur m’envahit devant l’atrocité du phénomène récurent.

18 janvier de l’an 2011 :

17h44 : La journée a été éprouvante. Croulant sous le travail le jour est passé sans que je ne le vois. Il est l’heure de rentrer. Alors que mes pas résonnent sur le macadam la nuit s’empare de la cité engourdie par le froid glacial d’un hiver exceptionnellement rude. Au rythme de ma respiration saccadée je laisse dans mon sillage un halo de condensation qui brille à la lueur des réverbères. La température est vite descendue en dessous de 0°C. Il va geler cette nuit. Machinalement je lève la tête vers les cieux. La lune laiteuse me regarde de son Å“il rond. Elle est pleine ! Grosse et obsédante ! La peur s’insinue en moi. Comme à chaque pleine lune ça va recommencer…

Je ne croyais pas aux pouvoirs inexpliqués de la pleine lune. Une cursus scolaire scientifique cartésien et un naturel terre-à-terre avait fait de moi quelqu’un de sceptique quant aux phénomènes paranormaux… Mais j’avoue que depuis 2004, il y a 7 ans, le doute et la peur se sont insinués en moi. Le monde à mes yeux a changé. Depuis ma rencontre avec elle, mon amie, celle dont je suis éperdument amoureux, pour être exact. A chaque pleine lune depuis ces années maudites le même phénomène étrange et horrifiant vient briser mon quotidien et me plonger dans l’effroi le temps que la pleine lune disparaisse enfin ! La nuit devient dangereuse. Une créature horrible et sanguinaire se réveille et veut ardemment sa ration de sang et de violence !

Mythes ? Légende ? Mon avis est désormais moins tranché qu’à l’époque où je traînais mes basques dans les laboratoires d’analyses et dans les bibliothèques médicales de l’université.

Mon destin est désormais lié au sien et lorsque la pleine lune dévoile rituellement sa bombance laiteuse et inquiétante je sais qu’il va à nouveau falloir faire face à l’indicible. La peur et l’instinct de survie me poussent à chaque fois à fuir… Mais je ne puis me le permettre ! La vie de nombreux innocents en dépend ! Lorsque l’astre morbide et annonciateur de la maudite métamorphose apparaît dans voûte ennuitée je sais qu’il me faut affronter la bête trois nuits d’affilée. L’empêcher de nuire à quiconque !

Alors je me cloître avec elle dans la maison. Je cloue les volets, condamne les portes de l’intérieur, charge mon revolver de balles d’argent au cas où je ne pourrais plus la contenir et vérifie la solidité des chaînes…

J’ai peur… Comme à chaque fois que la pleine lune se lève…

18 janvier de l’an 2011 : 17h56 Fébrilement j’ouvre la porte de la maison. Il fait sombre dans le couloir éteint mais je constate un rai de lumière sous la porte du salon. Elle est là. Le murmure de la télé comme seul signe de présence. En passant devant la cuisine je jette un Å“il sous la table. Dans l’obscurité je vois la forme tremblotante de Roxane, notre chienne, recroquevillée sur elle-même la pauvre bête se cache et frémit de terreur. Elle aussi sent venir l’horreur. Les animaux sentent ce genre de choses.

« Chéri tu es arrivé ? »

La voix cristalline brise le silence du corridor. La mutation n’a donc pas encore commencé. Le temps joue pour moi !

« Oui mon cÅ“ur ! » Réponds-je en ouvrant la porte du salon.

Elle est assise dans le canapé, un magazine people posé à côté d’elle. Sur la table basse une infusion de verveine exhale doucement ses arômes. Elle pose sur moi un regard sombre malgré un sourire qu’elle essaie d’esquisser. Son métabolisme doit être en phase de modification cellulaire. Dans quelques minutes ou une heure tout au plus la bête qui sommeille en elle va resurgir.

« J’ai fait trois courses en rentrant. C’est la pleine lune ce soir, du coup je t’ai racheté des serviettes hygiéniques. Â»

A ces mots je n’ai pu empêcher ma voix de trembler. La peur sans doute.

« Ah oui tiens c’est vrai ! Alors je vais avoir mes règles ! C’est gentil d’y avoir penser ! T’es vraiment prévenant.»

Non ! Me dis-je en moi. Ce n’est pas gentil, c’est mon devoir… Pour le bien de tous !