« La vache ! ça sent la mort ici ! » Me suis-je dit la première fois que j’ai mis les pieds dans ce patelin isolé dans les collines.

Sud de la France, contreforts du massif central, au pied d’un plateau rocheux désertique balayé par des vents glaciaux que la Sibérie ne rechignerait pas. Densité de population la plus faible du pays. Certains coins n’ont même pas encore accès à l’eau ou à l’électricité…

J’ai un boulot qui régulièrement m’oblige à aller « osculter Â» des ruines pour rénovation. Donc souvent je me retrouve en rase campagne sous la pluie et la grisaille, perdu au milieu de nulle part dans des bleds pourris à regarder des vieilles pierres tomber en poussière.

Je suis pas d’ici. Je suis pas de ce coin paumé. J’ai pas l’accent. J’ai pas le faciès. Donc quand je pars à la rencontre des autochtones je fais toujours tâche dans le décor. Faut dire qu’ils sont gratinés !

Hier j’avais rendez-vous dans ce village « qui sent la mort ». Une quinzaine de baraques dont 4 ou 5 encore debout et plus ou moins habitées. 10km à vol d’oiseau depuis mon bureau. 45 minutes de routes sinueuses. Trois vallées à franchir, deux crêtes à longer, un plateau à traverser, quelques renards au gré des épingles et vous finirez par apercevoir un vieux clochet aux tuiles manquantes et à la girouette bancale s’accrochant comme il peut au flanc d’une colline pelée entrecoupée de forêts de chênes verts tortueux.

J’ai garé la voiture sur l’ancienne place où les herbes folles ont envahi le goudron fissuré. Il n’y avait que ma voiture dans le village. Mon rendez-vous se faisait attendre. Au chaud dans l’habitacle j’ai scruté les alentours. Le ciel brumeux et gris pesait sur les toits. De petits flocons blancs tombaient de ci de là blanchissant à peine l’herbe rase des pâtures à l’abandon. Désert. Pas un chat. Quelques corbeaux perchés sur les chenaux me regardaient indifférents.

Dans ce coin perdu la pierre omniprésente est rouge. Point de pierre grise couverte de lichens et de mousses. Le rouge ici prédomine. Cette terre même ils l’appellent le rougier. Bizarrement aucune moisissure, aucun lierre ou autre résidu de vie végétale n’arrive à pousser sur ce minéral couleur de sang. Il en résulte un aspect mort. Froid. Inerte. Seuls les boiseries pourries des fenêtres, portes et toit, exhibe la déchéance de ces ruines oubliées comme ceux qui y moururent tandis que les rejetons s’exilaient vers les blocs de béton citadin. Il arrive souvent qu’entre les murs encore debout d’une maison au toit éventré un magnifique chêne vert pousse libérant par les orbites vides des fenêtres des branches noires couvertes de petites feuilles vert tendre.

Perdu dans mes pensées je perçut un mouvement dans l’ombre d’une vieille terrasse couverte bordée de murets de pierre sèche. Assis sur un banc de bois vermoulu un vieillard en bleu de travail élimé me regardait. Le traditionnel béret. Le cheveu blanc en bataille. L’œil torve. Les bottes en caoutchouc marron. Les chicots pourris par le tabac et la gnôle. Enfin bref tout l’attirail de la caricature campagnarde.

Il s’est levé en craquant. Appuyé sur un bâton noueux il s’est déplacé jusqu’à la voiture. J’avoue : j’ai flippé. J’ai fait comme si je le voyais pas pour ne pas lui ouvrir la fenêtre. Cherchant une excuse j’ai pris mon portable pour simuler un appel. Manque de pot (ou malédiction locale) : pas de réseau !

Ses vieux doigts noueux comme des sarments de vigne ont toqué la vitre. J’ai esquissé un sourire puis ai appuyé sur le bouton résigné.

Relent de tabac froid et de fumier. Sifflement du vent dans les fenêtres béantes des bâtisses abandonnées.

J’ai rien compris à ce qu’il m’a dit, je ne parle pas leur langue ! J’ai juste cru comprendre que mon rendez-vous ne serait pas là. Enfin je pense ! De toute façon il n’y a qu’une route donc si le vieux s’est foutu de moi on se croisera quand même.

J’ai pas demandé mon reste. J’ai démarré, brisant le silence de cimetière qui régnait dans ce foutu village fantôme. J’ai roulé comme un dingue tellement j’avais hâte de retrouver un peu de vie.