Les trois centimes de la honte
Par mica le jeudi, septembre 29 2011, 15:32 - Lien permanent
C'est la fin du mois.
Et comme toutes les fins de mois, c'est aussi la fin du frigo, des placards, des repas copieux et du pouvoir d'achat.
Depuis quatre jours il reste 0,46€ sur le compte en banque.
Depuis quatre jours nous nous nourrissons de pâtes, de patates, avec parfois des pâtes pour changer un peu ou bien alors des patates. Et aussi du thon. Il y a toujours une vieille boîte de thon coincée derrière l'étagère du placard dans lequel je peux faire rire le petit grâce à l'écho de mes rouspetages qui se répercutent longtemps dans le vide astral de l'absence de nourriture.
J'exagère un peu quand même. On n’est pas à court de bouffe! Je sais cuisiner de bons petits plats à partir de pas grand-chose... C'est juste un peu répétitif depuis 4 jours.
Et donc, ce matin, sachant que la paie tombe dans la nuit, j'ai décidé d'aller m'acheter un paquet de tabac. Faut dire qu'à force de fumer des brisures depuis une semaine je commence à avoir la voix d’Annie Girardot (grande dame d’ailleurs en passant-une petite pensée pour elle).
Manque de pot, avec 0,46e sur le compte je vais pas pouvoir en prendre. Même pas un cigarillo…
C’est donc plein d’allant et de motivation que j’ai ouvert la boîte à café ce matin où depuis des années j’accumule les pièces rouges. Après un rapide calcul j’y ai prélevé 5e40 en pièces de 5 centimes, soit : 108 pièces de 5 centimes… Comptées et recomptées trois fois pour pas me planter.
Je n’ai trié que les pièces de 5 pour me faciliter le compte et celui du pauvre buraliste qui allait être ma victime…
J’ai tout mis dans mon porte-monnaie que j’avais au préalable vidé (c’était pas compliqué : deux+un, soit trois centimes). J’ai pas réussi à refermer la fermeture éclaire tellement il était plein et j’ai du me balader avec à la main…
Vint l’heure fatidique pour le buraliste. Je l’ai salué et me suis excusé d’avance en lui disant que ce n’était que des pièces de 5 centimes, qu’il y en avait 108, et donc l’appoint pile-poil. 5e40 : juste le prix de mon paquet de tabac à rouler.
Il a fait la gueule quand j’ai versé les pièces dans le petit réceptacle de verre. Puis il a regardé ma gueule qu’il a du trouver suspecte et s’est mis à compter les pièces deux par deux. Il a du me prendre pour un patch ! Faut dire que ça manque pas dans le coin… Je n’étais pas client habituel de ce bureau de tabac ! Et vu la quantité de pièces j’avais préféré changer de crèmerie pour une fois ! Les buralistes c’est comme les boulangeries et les prostituées : chacun a ses préférences et ses petites habitudes (et non je vais pas aux putes : c’est juste pour l’image). Donc autant faire ce genre de coup chez celui où on va jamais pour éviter les représailles…
Et donc, voilà que le grand chauve à l’air patibulaire et au teint terne (il doit en fumer des brisures au kilo lui aussi !) qui se met à compter les pièces devant moi.
Le temps passe. Les pièces aussi.
Et le gros tas de pièces de 5 centimes diminue.
Et le gros buraliste commence à s’énerver.
Et je m’en fout je sais qu’il y a l’appoint alors je souris bêtement chaque fois qu’il relève la tête pour me lancer un regard assassin.
A tient j’ai laissé une pièce de 2 centimes !
J’ai cru que mon cœur s’arrêtait de battre. J’avais mis une pièce de 2 centimes dans le tas !
Alors que le buraliste en colère continuait de glisser les pièces deux par deux hors du réceptacles dans un crissement obnubilant j’effectuais la peur au ventre le calcul mental rapide du à l’interversion des pièces. 108 moins 5 plus 2… 103 !... 103 centimes. 5e37 ! Il allait me manquer 3 centimes ! Quel con ! Mais quel con !
Pourquoi je ne suis pas aller chez Jeanne comme dab chercher mon pall-mall ! Putain elle m’aurait fait cadeau des 3 centimes elle ! Mais quel con je fais !
Je sentis le malaise me gagner. De lourdes gouttes de sueur froide glissèrent de mon front pour s’éparpiller dans ma barbe de trois jours avant de s’écraser parmi les paquets de chewing-gum sous le comptoir. Je maîtrisais difficilement mes tremblements.
J’allais passer pour LE gros con !
Et le buraliste qui arrivait au bout du tas. Il avait rangé les pièces en petites piles de 10 sagement alignées devant lui.
Lorsqu’il glissa les deux dernières dans sa paume il releva la tête vers moi et m’afficha un grand sourire.
« Tenez, y a trop ! »
Et le voilà qui me rend une pièce de 2 centimes et me donne le paquet de tabac chèrement mérité.
J’avais mal vidé mon porte-monnaie et une pièce était restée coincée au fond…
Ce matin j’ai cru pendant 3 minutes que j’allais péter la honte de ma vie…

Commentaires
Trois minutes de trouille pour toi mais trois minutes de bonheur et de grand fou rire pour moi ! Merci !
Sincèrement, il y a passé combien de temps à compter toutes ces pièces ? :)
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